Dualité de Serre

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En géométrie algébrique, la dualité de Serre est une dualité pour la cohomologie cohérente de variétés algébriques, démontrée par Jean-Pierre Serre. La version originale s'applique aux fibrés vectoriels sur une variété projective lisse, mais Alexander Grothendieck la généralise largement. Sur une variété de dimension n, le théorème énonce l'isomorphisme d'un groupe de cohomologie Hi avec l'espace dual d'un autre, le Hni. La dualité de Serre est l'analogue pour la cohomologie cohérente de la dualité de Poincaré en topologie.

Le théorème de dualité de Serre est également vrai en géométrie complexe plus généralement, pour les variétés complexes compactes qui ne sont pas nécessairement des variétés algébriques complexes projectives. Dans ce cadre, le théorème de dualité de Serre est une application de la théorie de Hodge pour la cohomologie de Dolbeault, et peut être vu comme un corollaire dans la théorie des opérateurs elliptiques.

Ces deux interprétations différentes de la dualité de Serre coïncident pour les variétés algébriques complexes projectives non singulières, par une application du théorème de Dolbeault reliant la cohomologie des faisceaux à la cohomologie de Dolbeault.

Dualité de Serre pour les fibrés vectoriels

Théorème algébrique

Soit X une variété lisse de dimension n sur un corps k. On définit le fibré en droite canonique KX des n-formes sur X, donné par :

KX=ΩXn=n(T*X).

Supposons en plus que X soit propre (par exemple projectif) sur k. Alors la dualité de Serre s'énonce : soit E un fibré vectoriel algébrique sur X et un entier i, il existe un isomorphisme naturel

Hi(X,E)Hni(X,KXE)

de k-espaces vectoriels de dimension finie. Ici désigne le produit tensoriel des fibrés vectoriels. Il s'ensuit que les dimensions des deux groupes de cohomologie sont égales :

hi(X,E)=hni(X,KXE).

Comme dans la dualité de Poincaré, l'isomorphisme dans la dualité de Serre provient du cup-produit en cohomologie de faisceaux. Plus précisément, la composition du cup-produit avec une la trace sur Hn(X,KX) est un couplage parfait :

Hi(X,E)×Hni(X,KXE)Hn(X,KX)k.

La trace est l'analogue en cohomologie cohérente de l'intégration en cohomologie de de Rham[1].

Théorème en géométrie différentielle

Serre prouve le même énoncé de dualité pour X une variété complexe compacte et E un fibré vectoriel holomorphe[2]. Ici, le théorème de dualité de Serre est une conséquence de la théorie de Hodge. Soit X une variété complexe compacte muni d'une métrique riemannienne, il existe un opérateur de Hodge

:Ωp(X)Ω2np(X),

dimX=n. De plus, X est complexe donc les formes différentielles complexes se décomposent en formes de type (p,q). L'opérateur de Hodge donne un opérateur

:Ωp,q(X)Ωnq,np(X).

Il existe une conjugaison sur les formes différentielles complexes qui échange les formes de type (p,q) et (q,p). On définit l'opérateur étoile de Hodge linéaire conjugué par ¯ω=ω¯ de sorte que

¯:Ωp,q(X)Ωnp,nq(X).

En utilisant l'opérateur conjugué de Hodge, on peut définir un produit scalaire hermitien sur les formes différentielles complexes, par

α,βL2=Xα¯β,

α¯β est maintenant une (n,n)-forme, et en particulier une 2n-forme complexe. Elle peut donc être intégrée sur X par rapport à son orientation canonique. Soit (E,h) un fibré vectoriel holomorphe hermitien. Alors la métrique hermitienne h donne un isomorphisme linéaire conjugué EE* entre E et son fibré dual, noté τ:EE*. Posons ¯E(ωs)=¯ωτ(s). On obtient un isomorphisme

¯E:Ωp,q(X,E)Ωnp,nq(X,E*)

Ωp,q(X,E)=Ωp,q(X)Γ(E) est l'ensemble des formes différentielles complexes à valeurs dans E. On peut donc définir un produit scalaire hermitien sur les E-formes par

α,βL2=Xαh¯Eβ,

h est défini à l'aide du produit extérieur de formes différentielles et en utilisant le couplage entre E et E* donné par h.

Le théorème de Hodge pour la cohomologie de Dolbeault affirme que si nous définissons

Δ¯E=¯E*¯E+¯E¯E*

¯E est l'opérateur de Dolbeault de E et ¯E* est son adjoint formel par rapport au produit scalaire, alors

Hp,q(X,E)Δ¯Ep,q(X)

où à gauche figure la cohomologie de Dolbeault, et à droite l'espace vectoriel des formes différentielles harmoniques définies par

Δ¯Ep,q(X)={αΩp,q(X,E)Δ¯E(α)=0}.

En utilisant cette description, le théorème de dualité de Serre peut être énoncé comme suit : l'isomorphisme ¯E induit un isomorphisme linéaire complexe

Hp,q(X,E)Hnp,nq(X,E*)*.

Donnons une démonstration de cette dualité. Soit [α] une classe de cohomologie dans Hp,q(X,E) avec un représentant harmonique unique αΔ¯Ep,q(X), alors

(α,¯Eα)=α,αL20

avec égalité si et seulement si α=0 . En particulier, le couplage linéaire complexe

(α,β)=Xαhβ

entre Δ¯Ep,q(X) et Δ¯E*np,nq(X) est non-dégénéré, et induit l'isomorphisme dans le théorème de dualité de Serre.

L'énoncé de la dualité de Serre dans le cadre algébrique peut être retrouvé en prenant p=0, et en appliquant le théorème de Dolbeault, qui démontre que

Hp,q(X,E)Hq(X,ΩpE)

Ωp désigne le faisceau des (p,0)-formes holomorphes. En particulier, on obtient

Hq(X,E)H0,q(X,E)Hn,nq(X,E*)*Hnq(X,KXE*)*

où nous avons utilisé que le faisceau des (n,0)-formes holomorphe est le fibré canonique de X.

Courbes algébriques

Une application fondamentale de la dualité de Serre concerne les courbes algébriques. (Sur les nombres complexes, il est équivalent de considérer des surfaces de Riemann compactes.) Pour un fibré en droites L sur une courbe projective lisse X sur un corps k, les seuls groupes de cohomologie éventuellement non nuls sont H0(X,L) et H1(X,L). La dualité de Serre décrit le H1 en termes du H0 (pour un fibré en droites différent)[3]. Cela permet une description plus explicite, puisque le H0 d'un fibré en droites est simplement son espace de sections.

La dualité de Serre est particulièrement pertinente pour le théorème de Riemann–Roch pour les courbes. Pour un fibré en droites L de degré d sur une courbe X de genre g, le théorème de Riemann-Roch s'énonce

h0(X,L)h1(X,L)=dg+1.

En utilisant la dualité de Serre, cela équivaut à :

h0(X,L)h0(X,KXL*)=dg+1.

Cette dernière égalité (exprimée en termes de diviseurs) est la version originale du théorème de Riemann—Roch énoncé au Modèle:19e siècle. C'est le principal outil utilisé pour analyser comment une courbe donnée peut être plongée dans l'espace projectif et donc pour classer les courbes algébriques.

Exemple : chaque section globale d'un fibré en droites de degré négatif est nulle. De plus, le degré du fibré canonique est 2g2. Par conséquent, Riemann–Roch implique que pour un fibré en droites L de degré d>2g2, h0(X,L) est égal à dg+1. Lorsque le genre g est au moins égal à 2, il résulte de la dualité de Serre que h1(X,TX)=h0(X,KX2)=3g3. Ici H1(X,TX) est l'espace de déformation du premier ordre de X. On en déduit que l'espace de modules des courbes de genre g a pour dimension 3g3.

Dualité de Serre pour les faisceaux cohérents

Une formulation plus générale de la dualité de Serre vaut pour tous faisceaux cohérents, et pas seulement pour les fibrés vectoriels. Comme première étape dans la généralisation de la dualité de Serre, Grothendieck a montré que cette version fonctionne pour les schémas avec des singularités contrôlées, les schémas de Cohen-Macaulay, et pas seulement pour les schémas lisses.

Plus précisément, si X est un schéma de Cohen-Macaulay de dimension pure n sur un corps k, Grothendieck a défini un faisceau cohérent ωX sur X appelé le faisceau dualisant. (Certains auteurs appellent ce faisceau KX.) Supposons en plus que X soit propre sur k. Pour un faisceau cohérent E sur X et un entier i, la dualité de Serre dit qu'il existe un isomorphisme naturel

ExtXi(E,ωX)Hni(X,E)*

de k-espaces vectoriels de dimension finie[4]. Ici le groupe Ext est pris dans la catégorie abélienne des OX-modules. Quand E est un fibré vectoriel, ExtXi(E,ωX) est isomorphe à Hi(X,E*ωX).

Pour utiliser ce résultat, il faut déterminer explicitement le faisceau dualisant, au moins dans des cas particuliers. Lorsque X est lisse sur k, ωX est le fibré en droites canonique KX défini ci-dessus. Plus généralement, si X est un sous-schéma de Cohen–Macaulay de codimension r dans un schéma lisse Y sur k, alors le faisceau dualisant peut être décrit comme un faisceau Ext[5] :

ωX𝓍𝓉OYr(OX,KY).

Complexe de modules des variétés de Calabi–Yau

En particulier, on peut calculer le nombre de déformations complexes, égal à dim(H1(X,TX)) pour une variété de Calabi-Yau, en utilisant la dualité de Serre. Puisque la propriété Calabi–Yau assure KX𝒪X, la dualité de Serre nous montre que H1(X,TX)H2(X,𝒪XΩX)H2(X,ΩX). Le nombre de complexe de modules est égal à h2,1 dans le diamant de Hodge. La dernière affirmation dépend du théorème de Bogomolev-Tian-Todorov qui stipule que toute déformation d'une variété de Calabi-Yau n'est pas obstruée.

Dualité de Grothendieck

La théorie de Grothendieck de la dualité cohérente est une large généralisation de la dualité de Serre, utilisant le langage des catégories dérivées. Pour tout schéma X de type fini sur un corps k, il existe un objet ωX de la catégorie dérivée bornée des faisceaux cohérents sur X, Dcohb(X), appelé complexe dualisant de X sur k. Lorsque X est Cohen–Macaulay de dimension pure n, ωX est ωX[n] ; c'est-à-dire qu'il s'agit du faisceau dualisant décrit ci-dessus, considéré comme un complexe de degré (cohomologique) −n . En particulier, lorsque X est lisse sur k, ωX est le fibré canonique placé en degré −n.

En utilisant le complexe dualisant, la dualité de Serre se généralise à tout schéma propre X sur k : il existe un isomorphisme naturel de k-espaces vectoriels de dimension finie

HomX(E,ωX)HomX(OX,E)*

pour tout objet E dans Dcohb(X)[6].

La dualité de Serre vaut plus généralement pour les espaces algébriques propres sur un corps[7].

Remarques

Modèle:Références

Références

Liens externes

Modèle:Portail

  1. Huybrechts (2005), exercise 3.2.3.
  2. Serre (1955); Huybrechts (2005), Proposition 4.1.15.
  3. La dualité de Serre pour les courbes est de démonstration légèrement plus simple. Une preuve est donnée dans Tate (1968).
  4. Hartshorne (1977), Theorem III.7.6.
  5. Hartshorne (1977), proof of Proposition III.7.5; Modèle:Ouvrage.
  6. Hartshorne (1966), Corollary VII.3.4(c); Modèle:Ouvrage; Modèle:Ouvrage.
  7. Modèle:Ouvrage.